L’improvisation ?

L’improvisation semble bien portante, sujette depuis quelques années à une soudaine (hyper)valorisation de sa notion. En passe de devenir maître-mot dans les discours du progrès, elle exerce ses pouvoirs de séduction sur un vaste échantillon d’experts – de l’économie, du management, de la gestion de crise, de la résolution de systèmes complexes, des neurosciences, … – qui voient dans l’improvisateur (et pour le pire) un booster de créativité capable de prodiguer des recettes d’innovation ou (pour le meilleur) un virtuose de l’instant dont les savoir-faire et les savoir-sentir étonnent et, à revers de nos vies administrées, trouvent des modes d’existence à même les accidents du monde.

Qu’est-ce qui dans l’état des sociétés contemporaines nous appelle soudain à tous devenir improvisateurs ?

On peut pointer plusieurs contextes.

Celui, notamment, de la crise écologique, par quoi le risque de violents désordres climatiques fait ressurgir, dans des esprits qui l’avaient oubliée, toute la contingence de l’imprévisibilité du monde. La peur est sensible : nos sociétés occidentales, fondées sur l’arraisonnement culturel de la nature en un monde urbanisé et anthropisé, se trouvent soudain rattrapées par d’autres forces qu’humaines les obligeant à redécouvrir, sous le vernis de l’automation, l’improvisation. Les références de plus en plus nombreuses aux civilisations pré- et alter-modernes montrent un certain besoin contemporain de penser un mode de vie pour lequel l’improvisation, l’attention, la vigilance n’ont jamais été une option, alors que nous nous trouvons  devant un monde dont les cataclysmes révèlent le caractère de plus en plus imprévisible.

Un deuxième contexte, corrélé, est celui des crises économiques, que le credo néolibéral détaille en flexibilisation du travail, en adaptabilité croissante au marché de l’emploi et en managérisation de toutes les structures, exigeant de toujours faire plus avec moins et épuisant, ce faisant, les capacités de la ressource humaine ; l’injonction ici à savoir improviser devant la très grande fluidification (des carrières, des flux de capitaux) et leur cours hasardeux érige le figure de l’improvisateur en fantasme d’économ(i)e, capable qu’il est, dit l’étymologie, d’agir « sans provisions » c’est-à-dire apparemment sans aucune ressource. Dans le contexte de la révolution communicationnelle, l’on pourrait encore lire à travers les prodigieuses vitesses des flux informationnels et des technologies numériques de notre contemporanéité la demande croissante d’une capacité d’improvisation qui renvoie aux plasticités attentionnelles qui s’en déploient.

Retenons, sans aller plus loin, qu’un nouveau besoin d’improviser se fait jour dans les sociétés post-modernes.

Et que celles et ceux qui sont le plus à même de nous initier à sa pratique et à ses énigmes – les improvisateurs – ne sont que très rarement consultés ; la réponse éco(logique)-artistique qu’ils portent étant fort brouillée par les discours qui réduisent l’improvisation à un slogan éco(nomique)-marketing. Ce danger d’instrumentalisation est d’autant plus grand que les praxis improvisées, évoluant le plus souvent dans les marges institutionnelles, ne se sont que très peu accompagnées d’appareils critiques et réflexifs qui en ressaisissent et en diffusent les savoirs. Et que le champ reste libre à tous les malentendus que charrie sa notion.

Cette école d’été d’improvisation, conçue comme une école de recherche sur les savoirs du corps improvisant, vise à abriter les savoirs mineurs des improvisateurs pour qu’ils se croisent et se pensent. Elle désire réhabiter le mot d’improvisation qui les désigne, et manifester ses principales lignes de forces, parmi lesquelles :

Sa puissance indisciplinée

L’improvisation est résistance à la discipline et à la tradition : face aux automatismes, les improvisateurs affûtent une sensibilité à fleur de peau pour s’efforcer de ne rien tenir pour acquis dans ce qui les entourent. Considérer (le sérieux de) l’improvisation invite à déplacer le regard des formes produites, par l’art notamment, vers les énigmes de leur genèse. A cet endroit où se fabriquent les processus créatifs, attentionnels, décisionnels qui sourcent et régissent la conduite des gestes.

L’improvisation pointe en cela un lieu commun pour penser l’acte créateur, et partant, la transdisciplinarité à reconnaître entre les médiums artistiques, entre les pratiques de pensée.

Son pouvoir irradiant

Penser l’improvisation n’offre pas seulement des leviers conceptuels pour aborder une série de phénomènes ordinaires extra-artistiques (discours oratoires, mouvements de foule, mécanisme d’innovation au sein des entreprises, résolution de conflits…), mais permet également d’élaborer un véritable paradigme (composé de valeurs, de comportements, de modes d’interaction) à mobiliser vers d’autres sphères de l’action humaine.

Le pouvoir irradiant des savoirs improvisés se mesure à l’aune d’un geste de retournement méthodologique : plutôt que de placer l’improvisation sous les grilles de lecture propres aux disciplines traditionnelles du savoir, il s’agit de montrer comment les savoirs des pratiques improvisées forment un appareillage critique capable d’interroger, de réévaluer et de renouveler l’horizon des discours disciplinaires (esthétiques, philosophiques, psychologiques, anthropologiques, sociologiques, neuro-scientifiques, etc.). De la même manière qu’ils questionnent et nourrissent des chantiers innovants dans les champs de la pédagogie, de la thérapie, de l’écologie et des modes d’organisation du social.

Ses potentiels écologiques

L’improvisation est contre-culturelle par essence. Elle prend à revers la logique même de la culture, qui est d’organiser la nature de telle sorte qu’elle puisse devenir prévisible. L’improvisation est l’exercice d’accueillir le contingent face à la tentation d’arraisonner les autres espèces aux logiques humaines de production.

Culture a deux étymologies contradictoires en latin: colere veut en effet dire tantôt attendre tantôt prendre soin. L’improvisation, comme antidote à la culture conçue comme ensemble des processus pour rendre le monde prévisible, embrasse l’autre culture, celle du soin pris aux petites différences. Elle fait jouer la permaculture contre l’agriculture, c’est-à-dire l’idée de se mettre au service des interactions existantes et de leur permanence (perma), plutôt que de les organiser en champs bien rangés (agri).

Ses forces politiques  

Dans ses formes collectives, l’improvisation se présente comme un laboratoire des processus de prises de décision anarchiques. Comme par définition, elle désigne un espace-temps dont la structure n’est pas (intégralement) décidée en avance, elle fournit un cadre pour observer l’émergence de structures micro-politiques : comment nous organiserons-nous pour musiquer, pour danser, pour dessiner si aucun plan, aucun chef, aucune règle n’a été prévue ? Quelles négociations silencieuses, sans parlement autre que celui des actes, nous permettront de prolonger le temps de l’improvisation sans que des chefs ou des lois s’instituent entre nous ? Quelles techniques peuvent servir cet agir conjoint et peut-on les importer dans la vie politique citoyenne ou activiste ?

Ses ressources de vulnérabilité

Du soin qui est pris aux espaces communs, il en est de plus en plus question dans les études en genre et la renommée féministe des pratiques de care ne cesse de grandir. Avec ses techniques de vigilances et ses sensibilités affûtées, l’improvisateur aiguise un certain sens du soin pris aux pré-conditions de la rencontre : à la lumière, à la propreté, au chauffage, à l’arrivée dans l’espace, au temps pris pour se rencontrer en amont,… C’est que tout dans les points de départ d’une improvisation entre dans le jeu qui va suivre. Qu’est-ce que l’improvisation, art de l’absence de prévision, peut apprendre des pensées contemporaines du soin ?